Une exploration du monde du travail

« Nan, tu démissionnes ? […] Quelle chance ! » lance une collègue à Asahi lorsque celle-ci lui annonce son départ, à la suite de la mutation de son mari à la campagne. C’est que les deux employées précaires croulent sous les heures supplémentaires, alors que l’entreprise tourne à plein régime avec un effectif réduit par les absences. « Les CDD, on n’est que des variables d’ajustement », avait expliqué Asahi à son mari, une soirée auparavant, alors qu’il était surpris par la facilité avec laquelle l’entreprise avait laissé partir son épouse.

Lauréat prix Akutagawa, Le Trou poursuit l’exploration du monde professionnel initiée par Oyamada Hiroko dans L’Usine, son premier roman. Si dans ce dernier elle abordait l’aliénation avec ce savant mélange de réalisme et de fantastique caractéristique de son écriture, elle traite dans cette suite spirituelle des pressions sociétales subies par les Japonaises.

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Contrats précaires, harcèlement moral (パワハラ, Pawa Hara pour Power Harassment) et sexuel (セクハラ, Seku Hara pour Sexual Harassment), déséquilibre salarial et statutaire au sein du couple… Oyamada ne cache rien des inégalités structurelles qui minent la condition féminine au Japon, où le taux d’emploi précaire reste l’un des plus élevés des pays développés et où les écarts de salaire persistent malgré les efforts législatifs (lire aussi notre article sur Kawakami Mieko). « Peut-être que je pourrais lui parler sur un pied d’égalité si j’étais en CDI comme lui », finit par lancer la collègue avant de retourner à son poste.

Un fantastique nourri par l’expérience

Comme dans son précédent roman, l’autrice tire profit de ses expériences personnelles et sensorielles : « Je voulais utiliser le mot yome (嫁, l’épouse, ndlr) comme fil conducteur. Comme j’ai commencé à écrire ce texte en été, je voulais que la sensation de chaleur désagréable de cette saison, l’humidité poisseuse et l’odeur de l’herbe imprègnent l’œuvre, et ravivent chez les lecteurs le souvenir de leurs propres étés. »1

Très vite, l’œuvre bascule dans le fantastique. Le lecteur perd peu à peu ses repères et se retrouve, dans le sillage du quotidien d’Asahi, au cœur de l’absurde. Le trou dans lequel l’héroïne chute n’est peut-être au final que la métaphore du vide dans lequel elle a réellement sombré : celui de sa condition de femme au foyer. Le délitement de la réalité qui l’entoure, couplé aux nombreux « trous » du récit, illustre parfaitement ce vertige.

Asahi au pays des merveilles

« Bah quoi, vous vous prenez pour Alice au pays des merveilles ? C’est comment déjà ? Elle court après le lapin, tombe dans un trou et c’est là que la grande aventure commence. »

L’évocation du classique de Lewis Carroll n’est pas anodine. Dans les deux récits, ce vertige hallucinatoire illustre une profonde dissolution de l’identité.

Une question demeure et nous tient en haleine jusqu’à la fin du livre : Asahi va-t-elle, comme Alice, se réveiller de ce songe ?

Le Trou (穴, Ana, 2014), traduit du japonais par Silvain Chupin, édition Christian Bourgeois (160 p.).

  1. Interview d’Oyamada Hiroko (en japonais). ↩︎