Kawakami Mieko, une autrice engagée

Kawakami Mieko, née à Ōsaka en 1976, s’est imposée au tournant des années 2000 comme une figure majeure de la littérature japonaise contemporaine. Après s’être illustrée d’abord dans le monde de la musique, elle se tourne vers la littérature, un parcours qu’elle partage avec Ogawa Ito. Si toutes deux accordent une attention particulière aux voix intérieures, souvent féminines et marginalisées, Kawakami Mieko met davantage au centre de ses récits les réflexions sur la féminité, le rapport au corps et les normes sociales.

Considérée par Murakami Haruki comme « sa jeune romancière préférée » (his favorite young novelist)1, elle l’a pourtant confronté publiquement, dans une série d’interviews, à son rapport aux personnages féminins de ses romans, et notamment à la sexualisation de ces dernières.

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Un démarche critique qui commence très tôt dans la carrière de Kawakami Mieko et qui résonne pleinement dans Seins et Œufs.

Une histoire familiale intime entre trois générations de femmes japonaises

Ces thématiques centrales s’incarnent dans une intrigue intime, centrée sur trois générations de femmes. L’histoire débute par l’arrivée à Tōkyō de Makiko, obsédée par l’idée de se faire refaire la poitrine, et accompagnée de sa fille adolescente, Midoriko. Elle rend visite à sa sœur Natsuko, narratrice du récit, qui vit seule dans un appartement exigu de la capitale. Ce séjour est pour Makiko l’occasion de faire du repérage en vue de l’opération. Le récit à la première personne de Natsuko est entrecoupé d’extraits du journal intime de sa nièce Midoriko.

Bâtiment Marunouchi de la gare de Tokyo, vu depuis le toit-terrasse de la tour JP « Kitte Garden ».
© Kestrel, CC BY-SA 4.0 https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0, via Wikimedia Commons

Le corps féminin comme espace de conflit

Midoriko, en pleine puberté, voit son corps changer de manière inéluctable : arrivée des premières menstruations, développement de la poitrine… Une situation difficile à vivre pour elle, d’autant plus qu’elle questionne sa propre existence et le poids financier qu’elle fait peser sur sa mère célibataire. Midoriko n’a pas choisi de naître, et ne choisit pas non plus que son corps se transforme progressivement, laissant planer l’éventualité de devoir porter le fardeau de la maternité dans un pays où les femmes sont encore très souvent réduites à leur capacité de reproduction, en particulier par les franges les plus conservatrices dont fait partie le Sanseitō (参政党), parti ultraconservateur et xénophobe qui gagne progressivement du terrain depuis sa création en 20202, et ce à mesure que progresse la chute du taux de natalité.

Hôtesse dans un snack-bar (établissement nocturne où des hôtesses servent de l’alcool et discutent avec une clientèle majoritairement masculine, dans l’espoir d’augmenter l’addition en se faisant offrir des verres) d’Ōsaka, Makiko semble enfermée dans son projet de chirurgie mammaire, qu’elle imposte à son entourage sans chercher à le justifier. Natsuko, quant à elle, se remémore une discussion entendue par hasard entre deux femmes : l’une souhaite refaire sa poitrine en affirmant qu’elle le fait pour se plaire, tandis que l’autre tente de l’en dissuader, arguant qu’il s’agit d’une soumission au regard masculin. Ce souvenir devient une clé de lecture possible, non pas tant du choix de Makiko que de la pression plus vaste que fait peser le patriarcat sur le corps des femmes. Pour Makiko, on devine que cette opération pourrait concentrer des espoirs diffus : gagner en attractivité dans son travail (et donc l’espoir d’augmenter ses revenus), repousser les marques de l’âge et de la maternité, et reconquérir une forme de contrôle.

Quant à Natsuko, elle prend tout au long du récit une posture observatrice. Elle observe sa sœur, sa nièce, leurs corps, le sien, celui des inconnues, tout en restant en retrait. Elle tente de comprendre en tissant des parallèles, en convoquant des souvenirs.

Un portrait social des femmes japonaises

Mais au-delà des trajectoires individuelles, le roman esquisse aussi une critique sociale plus vaste de la condition féminine au Japon. Seins et Œufs a été remarqué par son utilisation de l’Ōsaka-ben, dialecte de la région d’Ōsaka. Il s’agit d’un choix loin d’être anodin. En plus d’ancrer les personnages dans une région distincte de la capitale, ce choix linguistique véhicule, dans le contexte japonais, des connotations sociales et culturelles. Ce dialecte est fréquemment associé, dans l’imaginaire, à des personnages issus des classes populaires, au parler plus direct, voire marginalisé. Le contraste avec Natsuko, installée à Tōkyō et dont la narration est rédigée en japonais standard, souligne un écart de langage qui reflète aussi une différence de trajectoire sociale et d’attitude vis-à-vis des normes.

À travers cette famille — où les hommes sont absents — Kawakami Mieko donne à voir une tranche de vie des classes populaires japonaises. Pour une femme seule sans diplôme, les options sont limitées : travailler dans le milieu de la nuit comme Makiko (les plus jeunes devenant hôtesses dans des kyabakura ou dans un maid café, les autres dans des snacks), ou tenter sa chance à la capitale, au prix d’une vie précaire et solitaire dans un espace réduit, comme Natsuko.

Des jeunes filles chargées de la promotion des maid cafés sont disposées à Akihabara
© Franklin Heijnen, CC BY-SA 2.0 https://creativecommons.org/licenses/by-sa/2.0, via Wikimedia Commons

Makiko, mère célibataire, est la représentante d’une figure de plus en plus fréquente dans la société japonaise contemporaine. Depuis la publication du roman, le nombre de mères célibataires n’a cessé d’augmenter, mais leur situation reste marquée par une forte précarité. En raison d’inégalités salariales persistantes et d’un accès limité à un emploi stable, leur taux de pauvreté est deux fois plus élevé qu’en France3.

À travers ce portrait social, Kawakami inscrit ses personnages dans une réalité contemporaine marquée par des rapports de classe et de genre inégalitaires. Mais Seins et Œufs s’inscrit aussi dans une filiation littéraire féminine.

Un hommage littéraire discret mais puissant

Kawakami Mieko rend hommage avec ce livre à Higuchi Ichiyō, première écrivaine professionnelle de la littérature japonaise moderne, et ce à plusieurs niveaux.

Portrait de Higuchi Ichiyō
© By Unknown author – http://yashimashoji.blogspot.com/2017/07/blog-post_29.html, Public Domain, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=86165623

D’abord, via le nom des protagonistes. La narratrice, Natsuko, porte le même prénom qu’Higuchi Ichiyō, Higuchi Natsuko de son vrai nom. Midoriko rappelle celui de Midori, protagoniste adolescente de la nouvelle Takekurabe (たけくらべ), une des nouvelles les plus célèbres d’Higuchi. Les deux jeunes filles sont à des âges charnières, tiraillées entre leur enfance et un monde adulte profondément injuste.

Chez Higuchi, Midori, dont la famille vit dans une maison close de Yoshiwara (𠮷原, quartier des plaisirs d’Edo, ancien nom de Tōkyō), est destinée malgré elle à suivre la voie de sa sœur et à devenir courtisane. D’une jeune fille rayonnante et pleine de vie, la réalisation de cette fatalité la transforme en une femme silencieuse, alors que sa liberté lui est volée.

Chez Kawakami, Midoriko est terrifiée par la métamorphose biologique non choisie qui la sexualisera et l’exposera aux injonctions sociales liées à la féminité adulte. Si la puberté est pour Midori synonyme d’assignation à un rôle d’exploitation sexuelle, de marchandisation de son corps dans une économie patriarcale, elle signifie pour Midoriko l’émergence d’un destin possible où elle serait contrainte de suivre le même chemin que sa mère, en portant le poids de la parentalité.

Plusieurs autres références à Higuchi Ichiyō sont présentes dans le récit, comme le choix fait par Midoriko d’écrire « détester » avec la graphie 厭 iya et non 嫌 iya — le premier exprimant plus virulemment la détestation que le second — comme Midori, ou encore la mention des billets de 5000 yens sur lesquels figurait Higuchi Ichiyō à partir de 2004, avant d’être remplacée en 2024 par Tsuda Umeko, pionnière de l’éducation des femmes à l’ère Meiji (1868 – 1912).

Kawakami Mieko s’inscrit donc dans une lignée féministe, consciente et politique. En rendant hommage à Higuchi Ichiyō, elle montre que les femmes subissent toujours des injustices. L’hommage devient ainsi un constat amer sur la condition des femmes au Japon, à un siècle d’écart.

Un roman féministe toujours aussi pertinent

Seins et Œufs, récompensé par le prix Akutagawa (considéré comme l’équivalent japonais du Goncourt) en 2008, a par la suite fait l’objet d’une réécriture complète, enrichie d’un épilogue, sous le titre Natsu monogatari (夏物語, « Histoire d’été »).

  1. Haruki Murakami (2017) ↩︎
  2. Johann Fleuri (Mediapart, 2025) ↩︎
  3. Philippe Mesmer (Le Monde, 2023) ↩︎