Alors que l’arrivée d’une femme à la tête du gouvernement aurait pu faire espérer un tournant pour l’égalité des sexes dans l’archipel, la ligne conservatrice de la première ministre Takaichi Sanae rappelle les structures profondes du patriarcat japonais. C’est l’un des enjeux de l’ouvrage « Japonaises – Dans l’archipel de l’injustice », qui décortique les mécanismes de cette domination invisible.
Par
Quentin Larue
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Tama Utama
Publié le 22 mai 2026
Une femme Première ministre
L’élection historique de Takaichi Sanae au poste de Première ministre du Japon en octobre 2025 aurait pu être le signe d’une fissure dans le plafond de verre nippon. Le pays est en effet relégué à la 118e position sur 148 en matière d’égalité des sexes, selon le rapport 2025 du Forum économique mondial[1], avec une situation particulièrement alarmante dans le domaine politique. C’est sans compter sur les positions très conservatrices de la nouvelle dirigeante du Cabinet.
En cela, elle s’inscrit dans la (très) droite lignée de l’aile conservatrice du PLD (Parti libéral-démocrate, au pouvoir quasi sans discontinuité depuis 1955). Idéologiquement proche de la « faction Abe » — du nom de l’ancien premier ministre assassiné en juillet 2022 —, la nouvelle présidente du parti s’oppose notamment à la modification de la loi sur le patronyme unique pour les couples mariés (alors même qu’une majorité de la population y est favorable[2]), mais également à la possibilité pour une femme d’accéder au trône impérial.
Un ouvrage bienvenu
Rien n’indique donc à priori un futur plus égalitaire dont pourraient se réjouir les Japonaises. La parution aux Presses Universitaires de France de l’ouvrage intitulé Japonaises — Dans l’archipel de l’injustice, coécrit par Pierre-William Fregonese et Serizawa Madoka, et qui tente de dresser « l’histoire des discriminations et violences vécues par les Japonaises », nous éclaire d’ailleurs sur la situation de ces femmes d’hier et d’aujourd’hui, mais également sur les mobilisations en cours pour obtenir davantage de justice demain.

Les chercheur·euses adoptent une vue exhaustive de ces questions en les approchant sous un angle linguistique, religieux, sociologique, sanitaire et bien évidemment politique : des kanjis (signes dérivés des sinogrammes) qui véhiculent une vision sexiste à la quête obsessionnelle de la jeunesse, en passant par le monde du travail ou l’image fantasmée et érotisée en Occident de la femme asiatique. Sur ce dernier point, les auteur·ices rappellent à juste titre que les pouvoirs publics japonais ne sont pas innocents, fermant volontiers les yeux sur le fait que leur culture populaire contribue à diffuser les représentations de la geisha ou de la lycéenne en uniforme. On peut néanmoins regretter un manque ponctuel de précision ou de sources sur certains aspects abordés.
Une lueur d’espoir
Le recours aux entretiens avec des Japonaises aux parcours très divers, mais dont beaucoup ont expérimenté la vie en Occident, permet toutefois de joindre la théorie, les idées, avec les vécus bien concrets. Certains récits, loin de se cantonner aux spécificités de l’archipel, entrent en résonance directe avec des dynamiques tristement universelles. Les témoignages, dont la lecture s’avère éprouvante, laissent malgré tout entrevoir une lueur d’espoir à travers le courage et l’entraide dont font preuve ces femmes en lutte pour leurs droits.
Cet engagement fait écho au désaccord d’une part croissante de la population face à la politique de Takaichi Sanae. L’opposition se cristallise notamment autour du projet de révision de l’article 9 de la Constitution, garant du pacifisme de l’archipel depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale[3]. Une telle ferveur vient utilement rappeler l’existence d’une forme de contestation citoyenne, dans un pays trop souvent considéré comme passif ou monolithique.
Japonaises – Dans l’archipel de l’injustice (2025), Pierre-William Fregonese et Serizawa Madoka, éditions Presses Universitaires de France (PUF), 192 pages.
[1] Forum économique mondial (WEF), Global Gender Gap Report 2025, 11 juin 2025.
[2] Philippe Mesmer, « Au Japon, le nom unique dans les couples mariés reste une pratique datée et contestée », Le Monde, 14 mai 2025.
[3] Johann Fleuri, « Tokyo : 50 000 Japonais réunis pour protéger leur Constitution pacifiste », Mediapart, 4 mai 2026.