Troisième documentaire de la réalisatrice nippo-britannique Ema Ryan Yamazaki, Devenir japonais (titre original : Shōgakkō, sore wa chiisana shakai, « L’école primaire, la société en miniature ») nous plonge dans le quotidien d’enfants japonais scolarisés dans une école primaire du quartier de Setagaya, à l’ouest de Tōkyō.

Nous y suivons une classe de première année et une autre de dernière année (l’équivalent de notre sixième — l’école primaire s’étendant sur six années au Japon, contre cinq en France). Chacun se trouve à l’aube d’un nouveau départ : les plus jeunes découvrent l’école, tandis que les plus âgés se préparent à entrer au collège. Avec sensibilité Yamazaki, nous fais entrer, caméra à l’épaule, dans l’intimité des écoliers à un moment charnière de leur jeune existence.

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La réalisatrice part d’une idée simple : à cinq ans, les enfants du monde entier se ressemblent, mais à l’entrée au collège, les enfants japonais sont devenus plus distinctement … japonais1.

C’est à partir de ce postulat, hérité de son propre questionnement sur l’origine de sa « japonité », qu’elle entreprend ce film documentaire : comprendre ce qui, au fil de ces années (trans)formatrices, façonne l’identité japonaise. En bref, comment devient-on japonais ?

Une responsabilisation précoce

À travers leurs relations avec les enseignants, mais aussi avec l’école elle-même dont ils assurent le bon fonctionnement (entretien des locaux, service du déjeuner, rangement de la bibliothèque, annonces au micro, notation du respect des règles par les autres élèves…), ils sont formés à devenir des membres responsables et pleinement intégrés de la société japonaise.

Au Japon, ce sont en effet les enfants qui accomplissent ces tâches collectives, dans le but de les responsabiliser et de les éveiller au vivre-ensemble. Une spécificité éducative nippone « enviée dans le monde entier », selon le professeur Sugita Hiroshi, présenté dans le film comme un expert dans le domaine des activités non académiques à l’école primaire.

Le Professeur Sugita Hiroshi intervenant devant les instituteurs de l'école primaire.
« Devenir japonais » – Ema Ryan Yamazaki © Cineric Creative / NHK / Pystymetsa / Point du Jour | Le professeur Sugita Hiroshi intervenant devant les instituteurs de l’école primaire.

Toujours selon lui, les élèves « partent à la découverte d’eux-mêmes à travers les liens qu’ils tissent au sein du groupe ». Cette responsabilisation dès le plus jeune âge trouve ses racines dans la période de guerre, où les enfants étaient encouragés à participer, à leur échelle, à l’effort national.

Autre aspect marquant : les aînés ont la responsabilité d’accueillir les nouveaux venus et de les accompagner durant cette année importante.

Un système scolaire pourtant loin d’être parfait

Le système scolaire japonais, souvent fantasmé en dehors de l’Archipel, n’est cependant pas exempt de zones d’ombre. Harcèlement scolaire, pression à l’excellence, remarques sur le physique : autant de facteurs qui poussent plusieurs centaines de milliers d’écoliers japonais à ne plus fréquenter l’école, un phénomène connu sous le nom de futōkō (不登校). En 2024, plus de 300 000 écoliers auraient ainsi arrêté de fréquenter leurs établissements pendant plus de 30 jours, un chiffre en hausse par rapport à l’année précédente2.

Même si ces réalités ne sont pas représentées frontalement dans le documentaire, plusieurs scènes laissent transparaître la pression que subissent les élèves. Les enseignants eux-mêmes, dans leurs discussions, interrogent ces exigences et leurs effets.

Et les enseignants dans tout cela ?

Enseignant devant ses élèves durant un cours de sport.
« Devenir japonais » – Ema Ryan Yamazaki © Cineric Creative / NHK / Pystymetsa / Point du Jour | Enseignant devant ses élèves durant un cours de sport.

Le film met également en lumière le rôle du corps enseignant, offrant plusieurs séquences particulièrement touchantes. Ces adultes, eux aussi passés par ce système, s’interrogent sur leur propre profession. Certains justifient leur sévérité comme un moyen d’aider les élèves à « sortir de leur coquille » et à affronter les défis de l’adolescence, puis de la vie adulte.

Esprit shōnen

Écoliers japonais durant le undōkai, la fête sportive japonaise
« Devenir japonais » – Ema Ryan Yamazaki © Cineric Creative / NHK / Pystymetsa / Point du Jour | Enseignant devant ses élèves durant un cours de sport.

Un moment fort du film évoque l’univers des mangas shōnen : un élève de dernière année, en difficulté à la corde à sauter, se dépasse pour ne pas se ridiculiser durant l’undōkai (運動会), la fête sportive de l’école.

Le documentaire aborde aussi la question, cette fois plus universelle, de l’école en période de crise sanitaire. Non sans pudeur, il en profite pour exposer certaines décisions gouvernementales, comme le maintien des Jeux Olympiques de 2020, alors même que tous les voyages scolaires étaient annulés.

Co-productrice du documentaire Black Box Diaries (2024) de Itō Shiori, Ema Ryan Yamazaki signe avec Devenir Japonais, diffusé en France sur la chaîne France 2 en septembre 2024, un témoignage émouvant de cette période fondatrice de l’existence, celle de l’école primaire.

  1. Source ↩︎
  2. Sources : Article RFI et Nippon.com ↩︎