Longtemps cantonnés au jeu vidéo, les avatars virtuels investissent un terrain inattendu : la vulgarisation scientifique et culturelle. Au Japon, les « VTubers éducatifs » séduisent un public en quête de contenus mêlant apprentissage et divertissement, et convainquent même les géants industriels. Entre outil pédagogique novateur et nouvel atout promotionnel, plongée dans une tendance qui rebat les cartes de la transmission du savoir.
Par
Quentin Larue
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Hoshimi Madoka
Publié le 26 mars 2026
Le 19 janvier 2024, la sonde SLIM, de l’Agence d’exploration aérospatiale japonaise (JAXA), se pose sur la Lune. Sur YouTube, des dizaines de VTubers réagissent à l’événement en direct avec leurs communautés. Loin d’être anecdotique, la scène illustre une tendance émergente : celle des « VTubers éducatifs » (学術系VTuber, gakujutsu-kei VTuber).
Un annuaire de Vtubers éducatifs
Le média KAI-YOU a d’ailleurs interrogé la personne à l’origine de scholarvtuber.com, un annuaire recensant à ce jour plus de 150 créateurs traitant de disciplines aussi variées que l’histoire, la philosophie, la biologie ou encore la théologie.
Le phénomène des VTubers est désormais bien connu et dépasse largement les frontières de son Japon natal. Selon une analyse de la plateforme Pulsar TRAC portant sur les mentions liées aux VTubers sur diverses plateformes entre novembre 2022 et avril 2023, la communauté anglophone représente 95,7% des conversations mondiales autour du format, dont 80,8% provenant des États-Unis.
Les avatars au service du savoir
Les vulgarisateurs scientifiques sur internet bénéficient d’une grande liberté de format et n’hésitent pas à mêler pédagogie et humour. Mais là où les VTubers se démarquent, c’est par la capacité de leurs avatars à fidéliser des audiences organisées autour de fandoms. Le personnage incarné par le créateur possède une apparence unique, une histoire et un univers qui lui sont propres. Le spectateur suit donc un personnage autant qu’un contenu. Ce ressort narratif, familier des fans de jeux vidéo et d’anime, se met ici au service de la transmission du savoir, rendant le contenu plus attrayant.
Un atout promotionnel et économique

Cette tendance n’a pas échappé aux acteurs institutionnels et commerciaux. Le géant industriel japonais Mitsubishi Electric a ainsi collaboré — contre rémunération — avec Usui Kuria, l’une des figures majeures du VTube éducatif. Installés face à un écran, deux ingénieurs de l’entreprise répondent à la VTuber le 31 janvier 2025, en amont du lancement du satellite QZS-6 (Michibiki-6), survenu le 2 février. Ce partenariat suggère que le format est désormais jugé suffisamment crédible pour porter une communication institutionnelle.
Il faut dire que le Japon entretient depuis longtemps un rapport privilégié avec les personnages fictifs comme représentants d’institutions sérieuses. Les yuru-chara (ゆるキャラ, yuru kyara), ces mascottes au design volontairement enfantin, sont omniprésentes. Chaque ville, chaque préfecture, de nombreuses universités et même la police nationale possèdent la leur. Certaines sont devenues de véritables phénomènes culturels, à l’image de Kumamon, mascotte de la préfecture de Kumamoto, dont la notoriété rayonne bien au-delà de sa région. Dans ce contexte, la figure du vidéaste virtuel s’inscrit dans une tradition bien établie.

L’avatar présente pour les partenaires un avantage unique. Un créateur à visage découvert est une personnalité publique exposée à la polémique ou au scandale. L’avatar dissocie le personnage de la personne qui le fait vivre : le lore continue d’exister indépendamment des aléas de la vie privée. Pour une marque ou une institution qui cherche à investir dans un partenariat pérenne, c’est une sécurité que le vidéaste traditionnel ne peut pas toujours offrir. L’anonymat devient alors un atout économique considérable.
Reste à savoir si ce modèle peut s’exporter. Le grand public français, davantage habitué à un rapport quasi amical avec les créateur·ices, est-il prêt à faire confiance à des vulgarisateurs virtuels ?