« L’homme est tellement enchaîné par les règles de la société qu’on ne peut pas exprimer l’humain par l’homme. Donc, pour exprimer l’humain, il n’y a que la femme », déclarait Masumura Yasuzō aux Cahiers du cinéma1 en 1970. Peut-être est-ce là l’une des explications de l’omniprésence des figures féminines dans les 57 films qui composent son œuvre. À travers ses héroïnes, Masumura sonde les contradictions du Japon d’après-guerre, tiraillé entre l’élan moderniste impulsé par le vainqueur États-unien et le poids des traditions séculaires. Figure singulière et longtemps marginalisée du cinéma japonais des années 1950-1960, il est resté dans l’ombre des cinéastes de la « nouvelle vague japonaise » tels qu’Ōshima Nagisa, Imamura Shōhei ou Yoshida Yoshihige (plus connu sous le nom de Yoshida Kijū), alors qu’il en fut pourtant l’un des précurseurs.

Un cinéaste en rupture esthétique et morale

Masumura Yasuzō est né en 1924 dans la ville de Kōfu (préfecture de Yamanashi), au pied du mont Fuji. Il rallie la capitale nippone pour étudier le droit à l’Université de Tōkyō, où il côtoie notamment un certain Mishima Yukio. En 1947, il rejoint les studios Daei en tant qu’assistant réalisateur, puis reprend des études de philosophie, toujours à Tōdai. Il bénéficie d’une bourse qui lui permet de partir étudier au Centro Sperimentale de Rome de 1951 à 1955, puis regagne l’Archipel pour devenir l’assistant de Mizoguchi Kenji et d’Ichikawa Kon2.

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Après cette seconde expérience en tant qu’assistant, et sans doute à la lumière de son passage sur le Vieux Continent, il se montre critique envers le sentimentalisme et la résignation du cinéma de ses prédécesseurs, tels qu’Ozu, Naruse ou encore son maître, Mizoguchi3. Dès ses premiers longs métrages, il se place donc en rupture avec la lenteur contemplative et le puritanisme du cinéma classique, tant par son style de montage nerveux que par les thèmes qu’il aborde, défiant la morale de l’époque.

Aux origines du style Masumura

Avec Les Géants et les Jouets (巨人と玩具, Kyojin to gangu, 1958), il signe une satire radicale de la société de (sur)consommation qu’est devenu le Japon après la reddition du pays en septembre 1945, puis l’occupation américaine de l’Archipel. Masumura y dépeint la folie du monde du travail japonais avec une esthétique très pop art. Pris lui-même dans la machine productiviste des grands studios de cinéma, il y préfigure leur chute, la Daei fermant ses portes en 1971. On y voit déjà se dessiner les traits caractéristiques du style de Masumura qui, par le biais du cinéma d’exploitation, de l’excès et de ses protagonistes féminines, dresse le constat social de son époque.

Image extraite du film Les Géants et les Jouets.
Les Géants et les Jouets © 1958 DAIEI Film Co. Ltd. Tous droits réservés.

La provocation comme mode d’expression

Masumura se tourne ensuite vers la tragédie avec Passion (卍, Manji, 1964), adapté du roman Svatika de Tanizaki Jun’ichirō. Le film met en scène une sorte de carré amoureux (ou les quatre branches de la svatika) étouffant entre Sonoko (incarnée par Kishida Kyōko), son mari (Funakoshi Eiji), Mitsuko (interprétée par Wakao Ayako) et son petit ami (Kawazu Yūsuke). Obsédée par Mitsuko, Sonoko entame une relation adultère avec la jeune femme au nez et à la barbe de son riche mari. Cependant, ne nous laissons pas duper par la passion de ce récit lesbien : Masamura ne raconte pas ici une histoire d’émancipation, mais dépeint, à travers la toxicité de ce quatuor amoureux, la confrontation entre les tabous issus des valeurs traditionnelles et les mœurs libérées de l’après-guerre.

Image extraite du film Passion de Masumura Yasuzō
Les Géants et les Jouets © 1964 DAIEI Film Co. Ltd. Tous droits réservés.

L’année suivante, il réalise La Femme de Seisaku (清作の妻, Seisaku no tsuma, 1965), une adaptation d’une nouvelle de Yoshida Genjirō, dans laquelle il aborde des thématiques très modernes tout en traitant d’une histoire se déroulant au Japon de l’ère Meiji (1868-1912). Sa protagoniste principale, Okane (Wakao Ayako), est une jeune femme récemment libérée de son mariage après la mort de son riche mari, et qui regagne son village natal avec sa mère. Malgré l’ostracisme dont elle est victime de la part des autres villageois en raison de son passé, elle gagne le cœur de Seisaku (incarné par Tamura Takahiro), jeune soldat modèle qui vient de terminer son service militaire et qui est également de retour au village. Leur mariage, jugé scandaleux, défie les conventions et ébranle la communauté du village, où la réputation semble écraser toute individualité. L’obsession d’Okane pour son mari tourne à la tragédie lorsqu’elle commet un geste désespéré pour empêcher son mari de retourner au front. À travers la passion excessive d’Okane et la vertu maladive de Seisaku, Masumura lève le voile sur la cruauté du regard des autres dans une société où l’harmonie collective et l’apparence priment sur la liberté de choix des individus.

Image issue du film La Femme de Seisaku de Masumura Yasuzō
La Femme de Seisaku © 1965 DAIEI Film Co. Ltd. Tous droits réservés.

Les corps (féminins) comme vecteurs de narration

1966 est une année marquante pour le cinéaste, qui réalise deux œuvres majeures de sa filmographie : Tatouage (刺青, Irezumi) et L’Ange rouge (赤い天使, Akai tenshi). Ces deux films utilisent les corps, en particulier deux des femmes, comme outils de remise en cause des règles sociales. Dans Tatouage, Otsuya (incarnée par Wakao Ayako), dont les parents fortunés ont refusé le mariage, se retrouve à fuir avec son amant chez un homme qui lui volera sa liberté et la forcera à devenir courtisane dans une maison de geishas. Cet asservissement prend la forme d’une araignée tatouée sur son dos. Loin de la soumettre, cette figure lui permettra d’embrasser sa part d’ombre, de devenir une sorte de figure de femme fatale et de se venger des hommes qui la convoitent.

Image issue du film Tatouage de Masumura Yasuzō
Tatouage © 1966 DAIEI Film Co. Ltd. Tous droits réservés.

Dans L’Ange rouge, Nishi (Wakao Ayako) est une jeune infirmière qui se retrouve confrontée aux horreurs de la guerre. Cette guerre qui, loin d’impacter seulement le corps des hommes au front, propage son aura de violence sur le corps des soignantes, sur lesquelles les soldats blessés déchargent leurs frustrations et leurs désirs, y compris les plus vils. Elle aussi reprendra également le contrôle de son destin et de son corps pour devenir la seule réelle figure d’humanité dans l’horreur environnante.

Image issue du film L'Ange rouge de Masumura Yasuzō
L’Ange rouge © 1964 DAIEI Film Co. Ltd. Tous droits réservés.

Un cinéaste pour qui le corps est politique

Au fil de son œuvre abondante, Masumura, tentera toujours de faire valoir sa vision artistique plutôt que de se contenter de répondre aux commandes de son studio. Si son nom est souvent associé au cinéma d’exploitation, il ne se contente pas d’utiliser les actrices, comme la sublime Wakao Ayako dont il fera sa muse, pour attirer le public ; il en fait le véritable vecteur d’expression de sa narration. Il restera très productif jusqu’en 1982, puis s’éteindra d’une hémorragie cérébrale en 1986, à l’âge de 62 ans.

The Joker Films a récemment consacré un cycle au réalisateur, intitulé Cycle Masumura : L’extase et l’agonie, donnant l’occasion de redécouvrir six de ses films en salles.

  1. Cahiers du cinéma, n°224, octobre 1970 ↩︎
  2. Tessier, M., & Monvoisin, F. (2018). Le cinéma japonais ↩︎
  3. Inuhiko, Y. (2019b). What is Japanese cinema ? : A history ↩︎