Retour sur l’œuvre méconnue d’une artiste ukiyo-e singulière, fille du légendaire Hokusai.
Par
Quentin Larue
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Crédit images
Katsushika Ōi
Publié le 9 novembre 2025
Alors que le grand maître de l’ukiyo-e (浮世絵, images du monde flottant) Katsushika Hokusai prend de l’âge, les paralysies rendent son geste moins sûr. À ses côtés, sa fille Katsushika Ōi — ou O-Ei —, née de sa seconde épouse, prend peu à peu le relais. Divorcée après trois brèves années de mariage avec l’artiste Minamisawa Tōmei, dont on dit qu’elle mésestimait le travail, elle regagne l’atelier paternel et y restera fidèle.
Dans quelle mesure Ōi a-t-elle contribué à l’œuvre de Hokusai ? Difficile à dire avec certitude, mais tout porte à croire que sa main s’invite de plus en plus dans les compositions du maître, à mesure que celui-ci s’approche du crépuscule de sa vie.
L’apprentissage auprès de son père, le grand maître Hokusai
Probablement née autour de 1800, Ōi grandit dans l’ombre de son père, un peintre qui vient tout juste de prendre le nom de Hokusai, et qui connaît alors ses premiers succès. Comme ses demi-sœurs avant elle, elle a le devoir de l’assister au sein de l’atelier familial. Mais contrairement à ses aînées, qui quittent la maison après leur mariage, Ōi retourne auprès de son père, et parvient même à se faire une place dans un monde de l’ukiyo-e dominé par les grandes figures masculines, d’Utagawa Hiroshige à Hokusai lui-même.
De leur production commune, il n’existe officiellement qu’une seule œuvre signée de leurs deux noms. Le reste n’est qu’hypothèse, intuition de l’observateur·ice. Mais en étudiant le travail d’Ōi, nous pouvons analyser l’œuvre de Hokusai sous un angle nouveau.
Une spécialiste des bijin-ga…
Dans Sankyoku gassō-zu (三曲合奏図, Trois femmes jouant des instruments de musique), elle représente trois femmes jouant divers instruments de musique traditionnelle. La figure centrale, jouant du koto le dos tourné au spectateur — ce qui rompt avec les conventions —, est vêtue d’un sublime kimono dont l’élégante étoffe, aux motifs de papillon, surprend par son niveau de détail.
« Mes bijin-ga ne valent pas ceux d’Oei. » — Hokusai

… et des ombres et lumières
Ōi signe également de sublimes scènes de nuit. Yozakura bijin-zu (夜桜美人図, Beauty Viewing Cherry Blossoms at Night) frappe d’emblée par le contraste entre l’éclatante blancheur du visage de la femme et l’insondable pénombre qui l’entoure. À la lueur tremblante d’une lanterne, un pinceau à la main, elle écrit seule parmi les cerisiers en fleurs. Le ciel, constellé d’étoiles, permet de déployer par un clair-obscur à l’occidental une profondeur rare dans l’ukiyo-e. Par le jeu subtil des noirs et de la lumière, Ōi parvient à rendre visibles, malgré l’obscurité, les branches, les pétales — qui rappellent, à la manière de son père, les fleurs d’hortensia — et les traits délicats du visage de cette poétesse absorbée par la nuit.

Poser un regard différent sur la féminité
Dans Gekka kinuta uchi bijin-zu (月下砧打美人図, Kinuta Beauté travaillant un tissu au clair de lune), Ōi tire le portrait d’une femme en pleine action, avec authenticité et non sans une certaine forme d’intimité. Les manches de son kimono remontées grâce à un tasuki (襷) — cordelette nouée et passée dans le dos et sur les épaules afin de maintenir les manches et libérer les bras lors d’activités manuelles —, elle pratique le kinuta (砧), une technique de repassage consistant à battre le linge à l’aide d’une sorte de batte faite de bois. Ōi montre ainsi une femme en plein labeur, là où ses confrères — souvent masculins — préféraient figer leurs modèles dans l’oisiveté élégante caractéristique des bijin-ga (美人画, peintures de belles personnes).

Un style singulier parmi les artistes du « monde flottant »
Mais c’est dans Yoshiwara, la nuit (𠮷原格子先之図, Yoshiwara koushisaki no zu) que le talent de Katsushika Ōi se révèle avec une évidence saisissante. Cette œuvre singulière, qui suscita l’intérêt des spécialistes de l’ukiyo-e, fut déterminante dans la redécouverte du travail de l’artiste. Derrière les barreaux de bois d’une maison du quartier des plaisirs de Yoshiwara, les oiran — courtisanes de haut rang — apparaissent dans la lumière des lanternes, vêtues de leurs plus beaux atours. À l’extérieur, des silhouettes tapies dans la nuit guettent les courtisanes entre les lattes de la façade. Par sa composition et son emploi de l’ombre et de la lumière, l’estampe se démarque nettement des standards de l’ukiyo-e. Ōi ne signe pas l’œuvre, mais sur certaines lanternes, les caractères inscrits semblent bel et bien renvoyer à son nom.

Oubli puis redécouverte tardive
Hokusai meurt en 1849. Nul ne sait ce qu’il est advenu de sa fille par la suite. La redécouverte de l’œuvre d’Ōi à la fin du XXe siècle permit de révéler au grand jour cette grande maîtresse de la lumière, trop souvent tenue dans l’ombre par la renommée de son père. À travers son regard, sans doute façonné par sa condition féminine, elle dévoile une vision des femmes alors inédite : introspective, et d’une authenticité rare pour l’époque d’Edo.
Son histoire est à retrouver au cœur du manga Sarusuberi (百日紅, sarusuberi, 1983 – 1987) de Sugiura Hinako, adapté en film d’animation en 2015 sous le titre de Miss Hokusai (百日紅 〜Miss HOKUSAI〜, Sarusuberi MISS HOKUSAI).